Alimentation : la guerre des prix menace dans le bio

Un magasin bio La Vie claire, à Lyon, le 22 octobre 2018.

Alors que les négociations commerciales entre les entreprises et la distribution doivent s’achever fin février, les producteurs bio sont sous pression.

LE MONDE : Par Laurence Girard Publié le 05 février 2019 à 11h45, mis à jour hier à 02h59

Yaourt Yoplait bio à – 30 %, trois boissons noisette bio Bjorg pour le prix de deux, une boisson lactée bio chocolat Lactel, la deuxième à – 60 %… Pas de doute, Carrefour veut attirer le client en faisant des promotions sur les produits bio. Un appétit pour ce segment de marché très porteur partagé par ses concurrents. A l’image de E. Leclerc, qui dénonce dans ses publicités les prix excessifs du bio et propose sous sa marque Bio village quatre yaourts pour 71 centimes d’euro, par exemple.

Des signaux qui inquiètent le Synabio, une organisation qui fédère 200 entreprises du bio, industriels et distributeurs spécialisés. Cet organisme a tiré la sonnette d’alarme alors que les négociations commerciales entre les entreprises et la distribution sont dans la dernière ligne droite ; elles devraient s’achever fin février. Le Synabio estime « que la grande distribution met ses fournisseurs bio sous forte pression » et « appelle les enseignes à éviter la guerre des prix ».

Pour justifier ses craintes, il met en avant les remontées de son observatoire des négociations commerciales, instauré en décembre 2018. Il en ressort que 28 % des entreprises bio se sont vu réclamer une baisse de tarif avant toute discussion. A l’issue des premiers rounds de négociation, cet indicateur serait monté à 40 %. Alors même que certaines sociétés souhaitaient négocier des revalorisations, à la suite d’une hausse des matières premières, en particulier sur le marché des céréales, qui conditionne le coût de l’alimentation animale.

Un des fers de lance des grandes enseignes

Au-delà de ces pressions tarifaires, les industriels dénoncent « les pénalités imposées par les enseignes en cas de retard ou de rupture d’approvisionnement ». Pour la moitié des répondants à cet observatoire, « elles sont excessives et inadaptées à la réalité du bio ». En effet, celui-ci est davantage dépendante des aléas climatiques. Les retards ou les ruptures doivent donc être assumés par l’ensemble de la chaîne, disent les industriels.

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Par ailleurs, la mise en garde intervient « alors que se met en place l’encadrement des promotions et la hausse du seuil de revente à perte voulu par la loi alimentation », souligne Charles Pernin, délégué général du Synabio, qui ajoute craindre « un effet de report sur les produits bio ».

Le relèvement de 10 % du seuil de revente à perte – la limite de prix en dessous de laquelle un distributeur ne peut revendre un produit –, oblige les distributeurs à revaloriser le prix des marques considérées comme des produits d’appel, comme Coca-Cola, Nutella ou Ricard. D’autant que le bio, plébiscité par les consommateurs, est devenu un des fers de lance des grandes enseignes.

Développement et rachat de magasins spécialisés

En 2018, la grande distribution a engrangé un chiffre d’affaires de près de 4,5 milliards d’euros avec la commercialisation de ces produits respectueux de l’environnement. Mais elle ne souhaite pas en rester là. Carrefour s’est fixé un objectif de chiffre d’affaires de 5 milliards d’euros dans le bio en 2022, contre 1,8 milliard en 2018. Leclerc envisage pour sa part un doublement de son chiffre d’affaires dans ce secteur d’ici à cinq ans.

Une stratégie qui passe par l’accroissement des rayons bio dans les supermarchés, mais aussi par le développement et le rachat de magasins spécialisés.

Ainsi, Intermarché est entré au capital des Comptoirs de la bio, qui compte 150 points de vente. Quant à Carrefour, il a jeté son dévolu sur So.bio et ses huit points de vente, en juillet 2018, dans le sud-ouest de la France.

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De quoi inquiéter les distributeurs pionniers du bio, comme Biocoop, La Vie claire ou Bio c’Bon, qui subissent un grignotage de leurs parts de marché. Ils voient les grandes enseignes entrer par ce biais en négociation avec les industriels qui fabriquent les produits pour les magasins spécialisés. Le champ de pression tarifaire s’étend donc.

Comme l’explique Claude Gruffat, président de Biocoop et membre du Synabio : « Les industriels, qui ont une gamme de produits pour la grande distribution et une gamme pour les réseaux spécialisés, enregistrent une pression croissante. La grande distribution négocie pour leurs réseaux spécialisés en mettant dans la balance le poids de leurs supermarchés. »

Croissance à marche forcée

Cette question de guerre tarifaire est surveillée de près par le gouvernement. « Je n’ai aucun problème pour dire que quand il y a des promos où le bio est moins cher que le conventionnel, ça ne peut pas durer », a lancé, mi-janvier, Didier Guillaume, ministre de l’agriculture, comme un avertissement à la grande distribution.

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Mais cette croissance à marche forcée du bio, poussée par la demande des consommateurs, ne va pas sans poser de questions pour l’aval de la filière. Même si, pour l’heure, les agriculteurs bio ne ressentent pas ou peu les effets de cette pression sur les prix.

« Les promotions aujourd’hui se font au détriment des marges des distributeurs et des industriels », affirme Ludovic Billard, président de Biolait, une société qui collecte un tiers du lait bio en France auprès de 1 350 producteurs. Il se félicite des accords signés avec Système U et plus récemment avec Auchan pour la fourniture de lait bio vendu sous la marque du distributeur et mis en bouteille par la société LSDH.

M. Billard ne manque toutefois pas de s’interroger : « La baisse du prix des produits bio dans les magasins ne risque-t-elle pas de déclencher une réaction en chaîne ? »

Il regarde aussi monter le niveau de production du lait bio, prêt à déborder. Dans le secteur des œufs ou de la volaille, la pression à la conversion au bio est encore plus forte. « On assiste à un changement d’échelle, avec un risque de dérive industrielle », s’inquiète Guillaume Riou, président de la Fédération nationale d’agriculture biologique.

Laurence Girard

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